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A l’occasion des élections municipales palestiniennes, nous avons souhaité publié ce reportage réalisé par Pauline Maisterra, étudiante à l’Ecole de Journalisme de Toulouse, actuellement en voyage au Proche-Orient. Voici son récit réalisé à la veille des élections, sur une initiative peu commune : la première liste entièrement composée de femmes. 

Les « femmes du bled », en campagne dans les champs d’olivier de Saffa

Reportées déjà trois fois, les élections municipales en Cisjordanie ont eu lieu le 20 octobre prochain. À Hébron comme à Saffa, petit village situé à 20 km de Ramallah, une liste composée uniquement de femmes a fait son apparition dans la course électorale. Une première en Cisjordanie ! Plongée dans la campagne électorale des femmes de Saffa.

Une petite révolution électorale. « Nous, les femmes, nous avons le droit de nous présenter aux élections », défend la leader de la liste « Les Femmes du bled » à Saffa. Ladite Ilham Hamad se prépare à sortir de chez elle. Dernières vérifications : quelques brochures dans un sac en plastique, une tenue correcte et de la crème solaire sur le visage. C’est parti. Sous une chaleur déjà étouffante, Ilham commence sa campagne. Il est 9h30. Les rues de Saffa sont désertes. Tout proche de là, le mur de séparation avec Israël. Le village compte 5 000 âmes dont « 49,8 % ne sont d’autres que des femmes », souligne-t-elle. Chez eux ou au travail, elle parlera à ses concitoyens. Il lui faut présenter son programme et les autres filles de la liste. Et le temps compte. La campagne électorale, entamé le 6 octobre, doit se terminer le 18. « A minuit », précise-t-elle. Ilham a pris un congé sans solde. Elle travaille au ministère des affaires des femmes et est bénévole dans de nombreuses associations féministes.

Près d’un olivier, la candidate salue les habitantes occupées à la cueillette : « Voilà, nous sommes cinq, cinq femmes indépendantes qui nous présentons pour améliorer le sort du village ». Et d’insister «  nous n’avons aucun parti ni famille pour nous soutenir ! »  Puis, elle décline les noms et professions de ses quatre collègues âgées de 31 à 55 ans : Iman Falanah, enseignante, Suhair Mansour, couturière, Fidae Shaker et Ebtisam Ibrahem, femmes au foyers. Les femmes qui l’écoutent,  paraissent convaincues. Le programme et surtout le slogan font leur effet : « Justice pour tous, Saffa pour tout le monde ». Les autres listes – celle du Fatah comme celle de la gauche (Al-Moubadara, le front populaire pour la libération de la Palestine et le front démocratique pour la libération de la Palestine) – semblent ignorer le problème de l’eau ou la question des handicapées. La sienne aborde ces questions. Ilham se tourne et s’insurge  « A chaque élection, c’est pareil. Les femmes ne sont que des outils ! ». Et développe :  « Dans les listes, on les trouve toujours à la place numéro 5 ou 7 et jamais au début ! Pourtant, on pense comme les autres ! » Selon la loi des collectivités locales de 1997, il est obligatoire de présenter au minimum deux femmes sur une liste. Et au moins une d’entre elles doit être parmi les cinq premiers candidats.

Saffa, petit village situé près de Ramallah, dans les Territoires palestiniens.

Une campagne électorale bien différente

« Cette liste de femme renforce la compétition et la démocratie », explique Khaled Mansour, du parti de Al-Moubadara. « C’est très intéressant, raconte Ilham. Notre liste fait débat dans plusieurs familles ». Pour cette militante, c’est le début d’une réflexion nouvelle. En 2005, seuls les membres et les représentants des 5 grandes familles de Saffa ou de partis politiques avaient été candidats.

Depuis le commencement de cette campagne, « Les Femmes du bled » s’activent. Elles enchaînent les visites. Une dizaine par jour. La journée mais également la nuit. « C’est nouveau, observe Saedallah Sheikh Ahmad, habitant de Saffa et fervent défenseur de la cause féminine. Vous savez, pour les gens, prendre le temps de venir chez eux pour leur parler de la brochure, c’est une marque de respect ». Rien n’est laissé au hasard. Leur programme a également été préparé avec soin. « Nous avons mis six jours pour le rédiger, confie Ilham, entourée de ses colistières. Six jours à discuter, à prendre le temps de vérifier la légalité de leurs propositions, à consulter les villageois pour mieux mesurer leurs priorités, leur problèmes. Iman Falanah, jeune candidate, présente à Ilham les dernières affiches réalisées durant la nuit. Un papier cartonné jaune fluo avec en rose, le chiffre 4, numéro de leur liste, saute au yeux. La leader est enchantée : « Il faut qu’on nous voit », lance le professeur. Et imagine déjà en faire des plus petites pour les distribuer à la sortie de l’école. « Certaines personnes pensent que nous sommes contre les hommes, révèle Iman roulant ses affiches. C’est bien sûr faux. Nous, nous voulons travailler pour tous les habitants et n’oublier personne. » Et la caravane redémarre. Dans la rue, Ilham aperçoit un soutien de ses adversaires. Ni une, ni deux,  elle l’interpelle et lui tend sa brochure. « Jettes-y un coup d’œil ». Ilham incarne cette liste et l’envie d’agir : « La garderie qui est au rez-de-chaussée de ma maison, je l’ai ouverte en 2000, lors de la première Intifada. Et pour les adolescents, j’ai mis en place un camp d’été. Ils sont ravis qu’on pense à eux ».

 Ce qu’en pensent les hommes

« Cette liste, c’est le début de la révolution sociale, prévient Saedallah, récemment rentré de France où il a fini ses études. Les stéréotypes doivent disparaître. Ici, la question de la femme, c’est un sujet trop sensible, qu’on n’aborde pas. Et c’est bien dommage ! »  Pour ce jeune garçon, qui revient de la récolte, « il y a des résistances au changement », changement pourtant essentiel à ses yeux. Mohammed Karajah, avocat, est du même avis. Il milite pour « Les Femmes du bled » sur les réseaux sociaux où il incite ses amis à voter pour elles : « Des mots de leur programme m’ont marqué comme justice et égalité. Vous savez, certains hommes pensent pouvoir être les seuls à proposer des solutions, et à parler par exemple de développement durable. C’est faux ! On en a la preuve avec ces femmes qui sont capables de changer la vie locale. »

Des déçus des élections précédentes, promettent même de voter pour elles : « Les anciens élus n’ont rien fait, s’énerve Khalil Youssef. Et avertit, se retournant vers les candidates venues chez lui :  « J’espère que vous n’allez pas me décevoir ! » Selon cet homme d’une soixantaine d’années, « leur atout, c’est de penser autrement ». Samer, un jeune habitant, a quant-à-lui, une image négative de la femme. Et il n’est pas le seul : « Elles sont trop sensibles et ne contrôlent rien ! Leur rôle est de rester à la maison  », affirme-t-il. Son oncle, vivant au Brésil, grimace et réagit de suite : « Ecoute, elles ont un rôle dans la société, pas seulement à la maison. Et je vais te dire. Tu connais le Coran ? Il y est marqué que la femme est l’égale de l’homme ». L’avenir du village est là : nombreux ont voyagé, au Brésil, au Vénuzuela, en France. Ils ont connu des cultures différentes. Pour Mohammed Karajah, l’ex-maire du village, « Cette liste doit gagner grâce aux femmes. Elles doivent être solidaires ! Sinon, elles ne devront s’en prendre qu’à elles-mêmes ! » L’apparition des « Femmes du bled » est un tournant dans la vie du village. Ilham et les quatre autres candidates sont pleines d’espoir :  « Nous avons trouvé la clé qui permet aux femmes de sortir de chez elles et penser librement… » 

Pauline Maisterra

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