Un an après le début de la révolte, l’Armée libre syrienne est dans une impasse…

Publié: mars 18, 2012 dans Reportages
Irbid, grand centre urbain du nord de la Jordanie. Au fond, les collines de Syrie.

Irbid, grand centre urbain du nord de la Jordanie. Au fond, les collines de Syrie.

Parce que nous manquons cruellement d’informations, de l’autre côté de la frontière, parce qu’il est de notre devoir d’informer le public sur les atrocités commises en Syrie – près de 8500 victimes selon les données de l’OSDH, nous avons tenté il y a de cela quelques jours, de traverser la frontière séparant la Jordanie et la Syrie. Une entreprise délicate, effectuée avec l’aide de passeurs et de réfugiés syriens installés dans le nord de la Jordanie. Une mission coûteuse également. Un aléa de dernière minute, en l’occurrence, des difficultés rencontrées avec la police jordanienne, nous ont obligé à rebrousser chemin. La situation étant particulièrement tendue actuellement au niveau des différentes frontières de la Syrie. Peu importe, nous retenterons notre chance, et nous vous tiendrons informer. La situation évolue de jour en jour, notamment pour la rébellion, incarnée par l’Armée Libre Syrienne. Au contact des réfugiés syriens et des organisateurs cachés de ce soulèvement, nous en avons appris un peu plus sur ces  résistants. Sur leur organisation, sur leurs armements. Et il est à craindre que les observateurs ont largement surestimé les forces de cette armée libre.

Carte de la frontière jordano-syrienne

Un dimanche de mars, dans le nord de la Jordanie. Autour de la table, quatre hommes, des réfugiés syriens, qui se proclament « membres de la révolution ». Comme pour mieux nous convaincre, ils arborent pin’s et écharpes, à l’effigie du slogan « Freedom Syria ». Au bout du portable, un homme, vraisemblablement un contact au sein de l’Armée Libre Syrienne (ALS), fait le point sur la situation militaire, de l’autre côté de la frontière. Notamment dans les alentours de Dera’a, le grand centre urbain du sud syrien, foyer de la révolution, un an auparavant. « Soyez rassurés, exulte l’homme au bout du fil, l’ALS tient un nouveau village près de Dera’a. » Mohamed, notre accompagnateur en Jordanie, me transmet la nouvelle. Quinze minutes plus tard, la « vigie téléphonique » nous recontacte. « En fait, explique-t-il, nous ne tenons plus le village. L’armée syrienne vient d’arriver. » Quelque peu gêné, Mohamed me rassure aussitôt : « Nous reculons pour mieux avancer après ». La saynète peut faire sourire, mais elle en dit long sur le grand désordre qui règne dans l’Armée Libre Syrienne. Les observateurs, aveuglés par les succès des premiers temps, ont-ils surestimés les capacités de l’ALS ? Tout porte à le croire. Djibril*, un autre accompagnateur, jeune médecin dont la tante réside aujourd’hui à Damas, nous prédit déjà, « qu’il faudra encore un an avant de faire tomber Bachar Al-Assad ». Pourtant, il y a un mois encore, avant que les cités de Homs et Idlib ne retombent aux mains de l’armée syrienne, un organisateur de la rébellion syrienne en Jordanie avait prédit à un confrère journaliste français que « la marche sur Damas était imminente ». Peine perdue, il faudra patienter. Au fil des rencontres, nous apprenons à connaître l’organisation de l’Armée Libre Syrienne, particulièrement dans la région de Dera’a. Une organisation « artisanale », pour ne pas dire chaotique. Qui nous fait dire que le départ de Bachr Al-Assad est plus que jamais une lutte de longue haleine…

Deux membres de l'Armée syrienne libre, le 15 décembre, dans la province d'Idlib, près de la frontière avec la Turquie. Crédits photo : SEZAYI ERKEN/AFP

Deux membres de l'Armée syrienne libre, le 15 décembre, dans la province d'Idlib, près de la frontière avec la Turquie. Crédits photo : SEZAYI ERKEN/AFP

Des désertions qui divisent…

Prenons par exemple le phénomène des désertions. Ces derniers mois, la presse a relayé à l’envie les départs massifs de soldats, quittant l’armée régulière pour rejoindre avec armes et bagages, les rangs de la rébellion. Phénomène enthousiasmant, dont nous ignorions bien souvent les modalités, l’ampleur et les conséquences. Quand on interroge les réfugiés syriens, on constate parfois que ces désertions ont un effet largement contre-productif. Explications avec cette anecdote livrée par Mohamed, notre compagnon de route. Dans la région de Deraa, un colonel déserte. Il décide de rejoindre la résistance, accompagné de quelques soldats issus de son ancienne division. Il rejoint alors un groupe de la rébellion, fondé il y a plusieurs mois, par un ancien capitaine de l’armée régulière. Compte tenu des grades militaires, le colonel, tout fraichement intronisé membre de la révolution, considère que le commandement du groupe doit lui revenir. Seulement voilà, le capitaine ne l’entend pas de cette oreille. Son argument, faire partie de la rébellion depuis plus longtemps que le colonel. Le désaccord est insoluble. Conséquence, deux groupes se forment sur le terrain. Aucun ne communique avec l’autre. Dans un article du Figaro, publié le mardi 13 mars, George Malbrunot cite à ce propos un activiste de la région de Deraa, Abou Hillal. « Regardez ce qui se passe dans la région de Deraa au Sud. La majorité des déserteurs ne sont que de simples volontaires. Nous avons dans les montagnes de Lahja un conseil militaire de la révolution composé de gradés. Mais ses membres refusent d’entrer en contact avec Riad el-Assad parce qu’ils ne font pas confiance aux Turcs. »  Or, ajoute George Malbrunot,  « la fragmentation de l’insurrection est l’un des principaux obstacles à cette militarisation. » Pour la seule région d’Idlib, près d’une vingtaine de factions armées ont ainsi été repérées.  Mais les grandes puissances hésitent en effet à armer une résistance divisée, par peur ensuite de ne plus contrôler la situation. Et c’est bien là le problème, car les kalachnikovs, les RPG dont disposent les résistants ne font pas le poids face aux blindés et aux bombardements de l’armée régulière. Nous avons pu constater dans le nord de la Jordanie, au regard des soucis d’organisation de la rébellion, la difficulté croissante sur le terrain pour acheminer des armes clandestinement. L’étau s’étant resserré simultanément sur les frontières libanaise, irakienne et jordanienne, rien ne laisse entrevoir une éclaircie sur ce sujet. Seule la frontière turque pourrait permettre un acheminent d’armes plus conséquent. Mais l’émiettement des groupes suscite la perplexité…

Le flou politique…

Mais si le plus inquiétant n’était pas l’absence de perspectives politiques dans la résistance pour imaginer l’après Bachar Al-Assad ? Si tous les rebelles s’accordent pour faire tomber le « boucher de Damas », le futur est un océan d’incertitude. Or c’est justement ce flou artistique qui inquiète les communautés chrétienne, druze, encore favorables au régime actuel… par peur de l’inconnu. Nous avons justement posé cette question à Djibril, notre jeune médecin. Le sourire crispé, laissant entrevoir une gêne certaine, il avoue : «c’est le problème majeur. Pour l’instant, nous sommes concentrés sur la tête du serpent, mais c’est le serpent tout entier qui doit être défait, sans quoi nos morts n’auront servi à rien ». Autre problème majeur, il manque jusqu’à aujourd’hui, un leader capable de fédérer et de mobiliser la résistance. « Comme dans toute révolution, il faut un guide, confirme Djibril. » Et ce n’est sûrement pas le Conseil National Syrien qui viendra combler ce vide. Beaucoup de réfugiés et d’opposants en ignorent toujours la composition. Un an après le début de la révolution, le bilan est donc rempli d’incertitudes sur tous les plans. 2012 sera l’année du tournant ou ne sera pas…

*Le prénom a été changé

Alain Pirot
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